Il est celui qui est présent. Qui reste à vos côtés sans dire un mot. Il est celui qui voit, qui regarde mais ne dit mot.

Ce témoin est seul sur cette côte.

Le Témoin est né dans les années 20. Il servait de ponton pour les différents bateaux qui accostaient devant le Palais de la Méditerranée. Il a été dessiné, peint et photographié pendant toutes ces années…

Une mémoire oubliée.

J’ai réussi à prendre une photographie du ponton, en face du Palais de la Méditerranée avec une reproduction de peinture attestant que c’est le dernier vestige de la Jetée Promenade, casino sur la mer, détruit pendant la seconde guerre mondiale. C’était ce que l’on indiquait aux Niçois et aux touristes…

Sauf que le Casino de la Jetée était devant le Casino Ruhl… à quelques dizaines de mètres de là.

Le 14 juillet 2016.

Il est présent, impassible, lorsque le camion blanc est arrêté devant le Palais de la Méditerranée après avoir dévasté la Promenade des Anglais.

Nous avons tous passé du temps sur cette promenade les soir du 14 juillet pour voir les feux d’artifices. Depuis toujours. J’aurais dû y être ce soir-là. J’aurais dû y aller pour prendre des photos des gens qui regardent les feux d’artifices. J’avais pris des photos dans les mêmes circonstances des années auparavant mais je n’avais pas été satisfait du résultat. Je voulais y retourner. Il me fallait juste descendre à rue pour arriver au Palais de la Méditerranée. Ce soir-là, j’étais fatigué après une journée à filmer. Nous rentrions chez nous.

Nous avons été effrayés par cette nuit-là.

Nous connaissons tous quelqu’un qui était sur la Promenade ce soir-là… Je pense souvent à eux.

J’ai mis de nombreux mois à revenir sur cette promenade. J’ai du mal à passer par là.

Effacement de mémoire.

Depuis, il y a comme un effacement de mémoire. Pendant longtemps la Promenade a juste été entretenue. On a fait l’entretien minimum. Depuis l’attentat, les travaux sont intervenus : pour sécuriser la Promenade, pour rendre cyclable la Promenade, pour changer la Promenade. Pour effacer les traces.

Jusqu’au ponton devant le Palais de la Méditerranée. Il a été retiré en novembre 2020…

Le témoin des touristes, des bateaux qui accostaient, des enfants qui nageaient entre ses jambes, ceux qui s’allongeaient sur leurs transats, ceux qui jetaient des galets pour les faire rebondir ou faire des ricochets dans l’eau… Le témoin du camion blanc.

___________________________________

J’ai pris le ponton en photo depuis une quinzaine d’années. A peu près toujours le même angle. Je le trouvais tellement graphique. Je l’ai pris à toutes les saisons, la nuit, le jour, le matin, l’après-midi, sous le soleil ou sous la pluie… En passant avec mon appareil photo, pour passer du temps avec lui. Quelques minutes, pas plus.

___________________________________

Les tirages sont en noir et blanc sur papier texturé (250 g) en taille 20×30 cm encadré. Série de 10 photographies en 50 exemplaires.

La série a été présentée à l’exposition collective Calena à l’Orange Bleue à Nice en décembre 2020.